Ainsi parle le grand écrivain et penseur malien, Amadou Hampâte Bâ. Un célèbre dicton indien ne dit pas mieux : « Le monde entier est ma famille ».
Mais pour comprendre la pensée de l’autre frère, hors de la tradition orale, il faut bien connaître la langue en laquelle il s’exprime. Et il n’y a pas moins de 7000 langues dans le monde !
La traduction, nécessité incontournable, est devenue la langue du monde, un véritable rite d’hospitalité.
Le traducteur est le passeur, entre deux rives du langage. Il avance, avec les rames du discernement et de son intelligence créatrice, et un peu de grâce, espérons-le pour lui, qui souffle sur la voile de sa barque.
Quand la source est la langue sanskrite, les difficultés inhérentes à toute traduction se multiplient. Cela est dû à l’éloignement dans le temps d’une pensée très élaborée, soucieuse de transcendance ; aux structures mêmes du sanskrit, ses modes d’expression, et à la polysémie de son vocabulaire, érigé sur des Racines signifiantes, qui n’en finissent pas de proliférer en de multiples dérivés.
La Tradition indienne, du Véda au Tantra, a porté au plus haut sa réflexion sur la langue qui lui sert de véhicule, le sanskrit, par qui s’exprime la Parole divine, purificatrice et rédemptrice, selon les grammairiens indiens, qui sont aussi souvent des Sages et des Poètes.
Ce mot ‘sanskrit’ est souvent traduit par ‘parfait’, mais le sens est plutôt :‘élaboré, raffiné’.
C’est, pour citer M. P.S. Filliozat (Le sanskrit, Que sais-je 1992), « un outil perfectionné pour le fonctionnement de l’esprit dans toutes sortes de domaines. »
Le mot ‘saṃskṛta’ est utilisé en regard de ‘prâkṛta’, qui désigne les langues vernaculaires parlées, et donc tendant à évoluer, à se dégrader, en se différenciant plus ou moins de la langue-source, le sanskrit.
Celle-ci fut fixée dans un état dit ‘classique’, par le grammairien de génie Pânini, au 4ème siècle avant notre ère. La langue du Véda jouissait du statut de langue sacrée, révélée, prestige qu’elle a toujours maintenu.
Le secret des dieux était bien gardé par les Brâhmanes, qui en étaient les spécialistes et les transmetteurs oraux.
L’ensemble des textes sanskrits forme une masse considérable : recueils védiques, servant aux rituels et sacrifices ; textes de philosophie et de métaphysique ; immenses textes épiques ; ouvrages didactiques de toutes sortes ; poésie savante, théâtre, contes moraux…
Rien n’a échappé à la pensée indienne ; quel que soit le sujet d’intérêt, il y a toujours un Śâstra pour nous instruire. Tous les registres de langue y sont largement représentés.
Et comme, pendant longtemps, la transmission orale a prévalu, ce qui s’offre à notre connaissance n’est que la partie émergée de cette culture éminente.
Quelques conditions sont à remplir, si l’on cherche à traduire un texte.
Il faut bien sûr maîtriser les bases et les subtilités de la langue à traduire, avoir une bonne connaissance de la culture impliquée, et savoir résonner avec le sens du texte.
Sinon on risque de prendre le Pirée pour un homme et Brahma pour une femme…
Comme la tradition indienne est un fleuve – descendant du ciel ?
– qui s’écoule sur plusieurs millénaires, il faut toute une vie, et plus, pour la connaître.
À tous les niveaux de la langue se dressent des barrières ; la traduction du sanskrit est une enquête, une ascèse, un yoga de l’esprit, un pèlerinage aux sources du Langage.
La morphologie même de cette langue est extrêmement complexe, à commencer par un système de déclinaisons comportant huit cas (fonctions des mots), trois nombres (singulier, duel et pluriel), et trois genres (masculin, féminin et neutre).
Ce système donne à l’expression une compacité elliptique, puisque les mots portent sur eux-mêmes les signes de leurs fonctions.
Nul besoin d’articles, de pronoms, les désinences suffisent ; elles désignent avec clarté toutes les valeurs de base que prend un mot dans une phrase. Les préfixes verbaux, très fréquents, et des prépositions sont utilisés, pour préciser des modalités plus complexes et les nuances d’une action.
La conjugaison n’est pas en reste : basée sur des racines, un jeu varié de désinences et de suffixes verbaux, elle déploie une complexité déconcertante. Par exemple la racine KAR, ‘faire’, d’où vient le mot’ Karman’, ne comporte pas moins de 160 formes conjuguées distinctes.
Il n’est pas étonnant que la phrase nominale, dont le procès s’exprime uniquement par des noms et participes (déclinés), ait joui d’une grande faveur, dans le style de la prose narrative notamment.
Une autre difficulté, qui n’est pas mince, vient de l’ordre des mots dans la phrase. Il n’est pas contraint par la logique du sens, comme en français, mais répond plutôt à des recherches de style, d’expressivité, à des usages, des préférences, selon que l’on se trouve dans un texte en prose ou en vers.
Nous n’entrerons pas dans le détail des règles de phonétique (sandhi) qui s’appliquent constamment, entre les finales et les initiales des mots, déguisant ainsi les formes premières. Autre ruse de cette langue exigeante, qui ne se laisse pas aborder facilement.
Cela amplifie la nécessité d’une analyse grammaticale poussée, qui met à nu la phrase, syllabe après syllabe, démontant la structure, pour éclairer les rapports et les accords entre les mots. Un travail minutieux de “détective”, pour déjouer tous les pièges.
C’est l’exercice du mot à mot, salutaire, indispensable pour un sanskritiste débutant.
Le traducteur-professeur, selon le niveau de l’élève auquel il s’adresse, connaît l’intérêt pédagogique d’une traduction littérale ; quitte à être peu élégant, en restant ainsi très proche du texte, on garde la structure de la phrase sanskrite, et le sens se dévoile si l’analyse est correcte. Il sera possible, ensuite, de donner un tour littéraire à la traduction finale, de rechercher la fluidité dans la justesse.
La langue sanskrite a exploré toutes les possibilités du langage. C’est ainsi que nous trouvons des textes écrits en sûtra (sens : fil), concentrés à l’extrême dans leur expression. Nous connaissons tous les ‘yogasûtra’ de Patanjali, et beaucoup sont restés perplexes devant ces phrases elliptiques, sans verbe la plupart du temps, ces quelques syllabes porteuses d’une lumière qui nous échappe. De même, la fameuse grammaire de Pânini, composée de 4000 règles, est rédigée en sûtra codifiés, d’autant plus complexes à comprendre.
Pour remédier à ce laconisme (voulu par la tradition orale et la nécessité de tout retenir par cœur, sans faille), un autre style de langage se charge de l’explication de ces aphorismes : la littérature de ‘commentaire, Bhâṣya’, proliférante, indispensable, mais quelquefois assez obscure elle-même.
Alors s’ensuivent des siècles d’exégèses, qui contribuent à dévoiler tous les aspects de textes intraduisibles, ces fils d’Ariane qui nous guident vers la connaissance.
Que deviendraient les brévissimes Brahmasûtra sans les commentaires de Śankarâcârya ?
Une autre difficulté inhérente au sanskrit, est la composition nominale, très fréquente. Cette combinaison de mots, dont seul le dernier prend les désinences de sa fonction, permet une expression très concise.
Là où nous disons : Le fruit de l’action, le sanskrit dit : action-fruit, karmaphala.
De même, l’épithète familière adressée à Arjuna par Vâsudeva est : mahâbâho, formé de mahâ (grand) et bâhu (bras, au vocatif singulier). L’ensemble signifie : ‘Ô toi aux grands bras’, il faut comprendre : ‘Ô grand ou puissant guerrier’.
On enseigne divers types de composés, obéissant à des règles précises. Leur compréhension n’est pas toujours aisée, mais comme ils sont pratiques et économes, souples et suggestifs, on en a usé et abusé. Le beau style les récuse s’ils sont trop longs, cependant d’excellents auteurs les apprécient, disant qu’ils donnent de ‘la force et de l’éclat’.
Le vocabulaire sanskrit regorge de ces épithètes composées, descriptives à l’infini, appliquées à toute chose, le soleil et les éléments, les héros et les dieux… un usage qui s’est développé depuis le Véda, comme une ressource inépuisable, pour dire le monde dans sa variété inimaginable. Voici encore quelques exemples :
L’ascète est ‘digambara’, qui a pour vêtement (ambara) l’espace (dig), donc ‘vêtu d’espace’, pour dire ‘nu’.
Le Soleil est ‘ekacakraratha’, c’est-à-dire ‘celui qui a un char (ratha) avec une seule (eka) roue (cakra)’, belle image, richement suggestive, mais qui reste plate à la traduction. En sanskrit, chacun de ces mots vibre en profondeur, évoquant l’unité et l’ordre cosmique, la roue et les cycles du temps, l’espace parcouru, le char du sacrifice, tout est symbole, reliant terre et ciel.
C’est peut-être là, dans cette verticalité, que se niche le génie du sanskrit.
Langue d’immanence, recourant aux mots simples, noyaux de force, visant la transcendance comme une cible, nommée ‘l’inatteignable, l’indicible, l’inconnaissable’ !
Prenons un autre exemple, le composé qui se trouve au début des ‘yogasûtra’ :
Le yoga est défini ainsi : citta-vṛtti-nirodhaḥ
Trois mots en composition, dans un rapport de possession (génitif).
En général, on traduit un composé en remontant du dernier mot, déterminé par ceux qui le précèdent.
Beaucoup d’éditions assortissent le texte d’un mot à mot, proposant pour chaque mot sanskrit plusieurs traductions, dans l’espoir que les pistes sémantiques suggérées, vont épuiser le sens varié et subtil du sanskrit. Nous trouvons ainsi pour ‘citta’ le sens de ‘psychisme, esprit, mental’, pour le mot ‘vṛtti’, le sens de ‘fluctuations, modifications, activités’ et pour ‘nirodhaḥ’ les équivalents de ‘ donner une direction, suppression, frein, arrêt’.
Le lecteur n’a plus qu’à faire son choix, et à essayer de comprendre les enjeux fondateurs de cette définition, souvent assez mal comprise et expliquée. Cependant des exégèses claires et intelligentes accompagnent souvent le texte, pour le bien du lecteur.
La grande difficulté est donc la polysémie du sanskrit. Il n’est que de consulter un dictionnaire pour s’en convaincre ; prenons le mot ‘dharma’ : de nombreuses colonnes donnant les sens, les usages de ce mot, ne suffisent pas à en décrire les valeurs multiples : ‘loi, ordre naturel, devoir, bien, vertu, justice, mérite, religion, morale’ etc…
C’est aussi un dieu. L’excellent dictionnaire de M. Gérard Huet (Héritage sanskrit-français, en ligne, à télécharger) nous informe aussi sur la mythologie, et les histoires épiques concernant Dharma.
Un autre mot important, ‘artha’, présente trois sens distincts : le sens (d’un mot), le but, l’objet. Mais le français n’est pas en reste en ce qui concerne la polysémie du mot ‘sens’.
Prenons d’autres mots comme ‘yoga, karman, jîvâtman, puruṣa, guṇa, prakṛti, brahman, âtman, Mâyâ, mukti, deva, puisque c’est le champ sémantique qui nous intéresse particulièrement.
Tous ces mots ont des sens inépuisables, qui varient selon le contexte culturel et religieux : védique, védântique, shivaïte, tantrique.
L’essence même de la traduction est de tenir compte de ces nuances ou variations importantes, qui font la richesse, la force, et la subtilité de cette Tradition.
Dans sa poursuite de l’accomplissement spirituel, elle a forgé un sens ésotérique à nombre de mots, aptes à suggérer l’indicible et le merveilleux.
Car les mots sanskrits sont vivants, riches de leur source et des usages précédents, qui résonnent ensemble, fécondant les graines d’une pensée consciente de la complexité du monde, mais inlassablement en quête d’unité.
Pour s’aventurer en ces cimes, le sanskrit dispose de procédés tels les allitérations, les répétitions, les jeux de mots ; des figures de style très fréquentes, comme les comparaisons, les métaphores, résonances suggestives, et autres tropes propres au sanskrit. Les composés cités plus haut relèvent de ces figures.
Cela rend la traduction très difficile, qu’il s’agisse de métaphysique ou de poésie, qui vont souvent ensemble d’ailleurs ; le vocabulaire nous manque, même si le sens est compris. Quelquefois le traducteur garde, en le citant, le mot sanskrit, yoga, karma, Brahman ; cela évite des faux sens, si par ailleurs le mot est clairement expliqué.
Mais comment rendre le rythme, l’harmonie des phrases, les couleurs et valeurs symboliques des mots, la charge suggestive des images, comment donner à voir et à comprendre ce nouveau point de vue, cette nouvelle et immémoriale vision du monde ?
Si son but est de toucher un public averti, le traducteur mobilise son savoir-faire, son audace, pour transposer, recréer le texte original : en trouvant des équivalences dans le génie propre à notre langue, en faisant des choix, des impasses, en prenant des risques … Tâche sans achèvement possible… mais totalement légitime et nécessaire.
Puisse le traducteur transformer le savoir, en ‘rasa’, en saveur qui éveille, celle que le sanskrit nous offre de goûter en chacune de ses vibrations !
OṂ SARASVATYAI NAMAḤ
Hommage à Sarasvatî, déesse de l’inspiration !