PRÉFACE
Au cœur de ce livre viennent confluer trois vagues :
Celle d’où émane la Parole, qui s’écoule par les matrices sonores de l’alphabet sanskrit, activant le flux des objets qu’Elle crée en les nommant ;
Celle de la Pensée illuminée, qui par ses œuvres textuelles, porte la Connaissance à son plus haut degré d’ achèvement ;
Celle des représentations divines, que des artistes inspirés ont ciselées dans la pierre ou fondues dans le bronze.
La triple expérience, pointant vers l’unité, commence avec les seize illustrations de dieux et de déesses, (un extrait de la déesse indienne Sarasvati) qui viennent orner ces pages comme les murs d’un temple.
En regard de chaque statue, ‘mūrti’, est présenté un texte en sanskrit, accordé au dieu ou à la déesse indienne évoquée (ou le couple), choisi dans la tradition du Veda, de la Bhagavadgītā ou du Tantra shivaïte.
Ce texte apparaît dans l’écrin de son écriture originelle, la devanāgarī, en translittération et en traduction. Dépouillement voulu de cette première vague du ‘Chant des Divinités’, pour laisser se déployer l’essence profonde et le parfum unique de ce qui est proposé à la contemplation, sans commentaire.
La partie qui suit reprend en miniature les mêmes textes et mūrti, accompagnés cette fois d’une tentative de les éclairer, de les mettre en valeur et en résonance. Notre dessein est de vous faire goûter, une fois encore mais autrement, leur beauté, leur mutuelle inhérence, ainsi que la saveur de l’unité ‘sāmarasya’.
Le livre s’achève sur quelques pages d’Annexes, compléments de connaissances, tableaux de synthèse, notamment celui de l’alphabet sanskrit et celui des 36 tattva selon le shivaïsme du Cachemire. Sont présentes également des informations utiles pour préciser et approfondir la lecture.
Ces trois moments forment un tout, dynamisé et unifié par le support sous-jacent, la Puissance créatrice de la Conscience-Énergie, de Śiva-Śakti.
La Śakti n’est autre que la vibration primordiale, appelée Parole suprême, indifférenciée, reposant en Śiva, Conscience indivise.
D’emblée, on se situe à l’instant de l’union divine, d’où jaillit l’idée et donc la volonté de créer le monde.
Ainsi se déploie le jeu éternel du Sans-forme, qui en revêtant toutes les formes exerce sa liberté plénière de devenir le Tout, tout en demeurant l’Unique.
L’acte spontané, première prise de conscience tendue vers la création, fait fulgurer simultanément la masse des sons, qui constituent les cinquante phonèmes de l’alphabet sanskrit.
Ces pures racines vibratoires, qui sont à la source du langage, forment le substrat du monde manifesté.
Dans cette première émanation dite transcendantale, nous avons choisi 16 moments et 19 phonèmes associés, qui nous semblent résumer l’essentiel du processus.
Une quatrième vague est attendue, au confluent ainsi imaginé comme un lieu sacré, où viennent fusionner ces cheminements majeurs de la créativité et de l’inspiration humaine. La vague de la musique et du chant Dhrupad, qui distillera le nectar de ces versets choisis.
Ainsi sera complétée l’ œuvre entreprise, en gratitude envers la terre sacrée de l’Inde, ses dieux et ses déesses, ses Maîtres de Sagesse qui nous transmettent inlassablement leur lumière.
ॐ शिवशक्त्योर्नमो नमः॥
OṂ śivaśaktyornamo namaḥ
Hommage à Śiva-Śakti !

आपो हि ष्ठा मयोभुवस्ता न ऊर्जे दधातन महे रणाय चक्षसे।
यो वः शिवतमो रसस्तस्य भजयतेह नः उशतीरिव मातरः॥
āpo hi ṣṭhā mayobhuvastā na ūrje dadhātana mahe raṇāya cakṣase।yo vaḥ śivatamo rasastasya bhajayateha naḥ uśatīriva mātaraḥ॥
Vous, les Eaux, sources de réconfort,
Apportez-nous la force, la joie, la puissance et la vision.
Ce nectar très bénéfique qui est vôtre, faites-le nous goûter,
Telles des Mères bienveillantes.
Ṛgveda, Livre X, Hymne 09, stances 01-02

āpo hi ṣṭhā mayobhuvastā na ūrje dadhātana mahe raṇāya cakṣase।yo vaḥ śivatamo rasastasya bhajayateha naḥ uśatīriva mātaraḥ॥
Vous, les Eaux, sources de réconfort,
Apportez-nous la force, la joie, la puissance et la vision.
Ce nectar très bénéfique qui est vôtre, faites-le nous goûter,
Telles des Mères bienveillantes.
Ṛgveda, Livre X, Hymne 09, stances 01-02
Émanation du KHA ख, l’élément eau, les eaux matricielles
Ce KHA ख, est dit ‘K aspiré’, ou mieux, est appelé par les phonéticiens indiens ‘consonne de grand souffle’.
Elle exige en effet, pour être correctement prononcée, plus de souffle, de prāṇa.
Notre tableau des 20 occlusives montre ce jeu d’ alternance entre ‘l’aspect simple’ (petit souffle) et ‘l’aspect aspiré’
(grand souffle) de ces consonnes, identifiées dans l’écriture translittérée par le supplément d’un H.
L’émanation du KHA ख correspond à l’apparition, dans la Conscience divine, du grand élément EAU.
Ce Principe universel, plus souvent désigné au pluriel, les EAUX, est une autre Mère cosmique, complémentaire de la Terre. Matrice solide et matrice liquide vont de pair pour former le monde.
Un jeu constant de combinaisons matérielles et symboliques entre la Terre et les Eaux, les présente à la fois et tour à tour cocréatrices, matrices et germes, principes moteurs de vie et de fécondité, de mort et de renaissance.
Toute forme naît des eaux, puis se manifeste au-dessus des eaux, s’en détachant par des limites terrestres.
La solidité terrienne a besoin de la plasticité de l’eau, de même que la graine souterraine attend l’eau pour germer et fleurir.
Comme la Terre, les Eaux possèdent de multiples qualités et fonctions, contradictoires en apparence.
Telle est l’ambivalence de tout ce qui est manifesté. En humidifiant toutes choses, l’eau apporte douceur, souplesse, élasticité, notamment à la Terre.
Don céleste, elle purifie et guérit, comme les eaux du Gange et autres fleuves sacrés.
“Purifiées, que les Eaux me purifient et purifient le monde” dit une célèbre prière védique.
Mais l’eau est aussi celle du commencement, alors que tout est encore indifférencié, abyssal, insondable.
Dans la nuit de ses profondeurs demeurent tant de trésors obscurs et de semences secrètes, les dieux et les hommes, tous les principes de vie.
Participant aux grands rythmes cosmiques, elle dissout les autres éléments, engloutissant toutes choses en ses déluges, et par sa puissance désintégrante, ramène le monde dans l’unité primordiale.
Par elle renaît l’homme nouveau, régénéré, et la nouvelle création.
Dans le shivaïsme, l’eau, par ses propriétés physico-chimiques, est une source de réflexion et d’enseignement :
elle peut, on le sait, assumer trois états : liquide, solide avec la glace et gazeux sous forme de vapeur.
Celui qui connaît le secret de cette triple mutation de l’ eau, connaît le mystère de la création, des différents états de
l’ être et du paraître, de la vraie nature des choses sur les plans causal, subtil et grossier.
Le yoga consiste à développer le discernement qui transcende les apparences, et à découvrir l’ essence Une, siège de ces transformations : l’Unique sans second, Śiva, qui revêtant toutes les formes et tous les noms de l’univers, les manifeste à travers sa Śakti, son pouvoir de créer.
Telle est la leçon de l’eau.
La déesse des eaux, Sarasvatī
En des temps très anciens, une grande rivière, coulant de l’Himālaya, baignait la terre sacrée du Veda, dans le nord de l’Inde. Elle avait pour nom Sarasvatī, qui signifie ‘celle qui s’écoule, ou celle qui est riche en cours d’eau, en affluents’. Elle est, nous dit une très ancienne prière :
“la meilleure des Mères, la plus belle des rivières, la plus grande des déesses”.
ambitame nadītame devitame sarasvati। Ṛgveda, Livre 2, Hymne 41, verset 16
Pour le poète védique, les Eaux matricielles sont bien plus que les pluies et les fleuves qui apportent fertilité, bonheur et richesse, bien plus que l’océan des potentialités infinies.
L’Eau du monde est Une et chemine sans discontinuer entre la terre et le ciel, créant un lien de dépendance, une connivence secrète entre le haut et le bas, le monde des dieux et celui des hommes.
La symbolique naturaliste chère aux poètes antiques, est transcendée par l’ élévation spirituelle, qui identifie l’Eau à la Parole, à l’inspiration poétique : ‘eaux porteuses de clartés’, ainsi sont-elles appelées.
La mūrti
On connaît bien la Sarasvatī classique, sur son trône de lotus, tenant la vīṇā, accompagnée du cygne blanc, Déesse des Arts, musique et poésie notamment, du langage et de la Connaissance.
Mais ici, c’est la Déesse indienne des Eaux qui est montrée, dans cette très rare et très ancienne mūrti.
Elle en impose par sa puissance, sa densité même, qui rend sa posture yogique comme scellée, inébranlable pour l’éternité. Elle est richement ornée, comme toutes les Śakti divines, sa très haute tiare rend évidente sa souveraineté. Une de ses deux mains tient un livre, le Veda, “testament des âges de l’intuition”, comme l’appelle Śrī Aurobindo. Elle est accompagnée par deux jeunes déesses, debout, légèrement en retrait, qui semblent comme émanées d’Elle-même. Ces déesses compagnes, symbolisent le Mot inspiré et la Vision éclairée.
Sarasvatī est tout cela, le Verbe, l’intuition poétique et mystique.
Hymne védique
Nous retrouvons, dans ce verset du Ṛgveda les accents déjà entendu avec la déesse Terre.
Les Eaux apportent toutes sortes de bienfaits aux hommes, mais plus que des biens matériels, la prière évoque des dons spirituels, dont la juste Vision.
Nous touchons ici à l’aspect sacré et secret des Eaux, Mères divines et sources d’illumination, mystère dont Sarasvatī est le centre, le cœur.
Dans cette prière, qu’il faut lire entre les lignes comme tout texte sanskrit, le nectar, le ‘rasa’, n’ est pas le seul goût délicieux du lait maternel ; il est surtout celui de la Vérité et de la béatitude, celui de la boisson des dieux, l’amṛta, qui rend immortel