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Sanskritam Sukham

- La Parole Divine -

Son et silence

« Prajāpati, le Seigneur des êtres, était là Vāc, la Parole, était sa compagne. Il s’unit à elle et elle devint enceinte. Puis elle le quitta et porta toutes les créatures. Après cela, elle revint en Prajāpati. »

Yajurveda

La parole, pensée créatrice

Dans le silence de l’Absolu où se trame le Grand Œuvre de la Création, la Conscience-Prajāpati et sa compagne éternelle, la Parole, son énergie créatrice, s’unissent. De l’union ineffable s’élève l’intention du divin de se multiplier, de développer ses potentialités infinies. Naît alors cette vibration première, inaugurale, de la Parole fécondée par la Pensée, enceinte du monde à venir.

Parole archétypale qui contient tous les sons, toutes les syllabes, tous les langages de l’univers. Tenue d’accomplir sa fonction, la Parole s’ébranle et s’active, quittant le creuset originel où règne mauna, le silence inconditionné, langage de l’absolu.

Les noms et les formes

Elle crée l’espace et le temps, déclinant tous les noms, conjuguant toutes les formes. Délivrant la multitude des sons, elle produit simultanément les contours changeants du monde empirique, faisant apparaître et disparaître les objets, selon les lois qu’elle a elle-même instituées.

Mais ce mouvement d’expansion qui met au monde nāma-rūpa, les noms et les formes, n’est pas le point final de cet opéra cosmique, sans quoi la Parole principielle sombrerait dans la cacophonie d’une création privée de racines.

Retour à la source

Elle revint en Prajāpati, nous dit le Poète. Autrement dit, la Parole naît du silence et retourne au silence, son œuvre achevée. C’est là son support, la source qui lui offre le pouvoir d’être éternellement jaillissante et féconde.

Le monde du silence

Ici le mouvement cyclique se déploie inéluctablement : se détachant de l’Un, vibration originelle inconditionnée, il amène vers l’extérieur (qui n’est pas au-dehors) toute la diversité du manifesté, et termine sa course dans un reploiement de toute l’énergie. Passage de l’infini au fini, de l’incréé au créé, et retour à la source, affirmant l’inhérente cohérence et l’intrication de tous les plans. Les alphabets du monde s’ordonnent, les phonèmes fusent, accouchent de phénomènes éphémères aux guises multiformes, apparaissant comme autant de vaguelettes, chatoyant un instant à la surface de l’océan, pour s’évanouir dans les profondeurs abyssales du monde du silence, séjour secret de la Conscience.

Du silence divin au silence humain

Cette dynamique cosmique n’est-elle pas celle qu’expérimente l’homme, comme en reflet, sur un plan limité ? Au creux de sa conscience naissent les pensées devenant paroles, dans un clignotement spontané des mots porteurs de sens. L’homme pense et exprime le monde, son monde personnel, passant du discours mental au dis-cours extérieur, souvent confus, désordonné. Son problème, sa souffrance, viennent de l’instabilité de sa conscience, conditionnée et harcelée par la vie mondaine. Il lui manque de trouver et de prendre le repos essentiel à son équilibre, celui que procurent le silence et le calme mental. C’est seulement dans la paix inconsciente du sommeil profond qu’il peut se ressourcer. Mais les pratiques yogiques et méditatives établissent les modalités de ce « retour en Prajāpati », retour à la source du substrat vibrant, inconditionné, où le yogin peut régénérer le flux de son énergie, et goûter la plénitude de sa nature essentielle.

OṂ, son-brahman

À l’origine, rien n’est plus sacré que la Parole. Tout mot, toute phrase présents dans le Veda sont appelés brahman. La racine de ce mot évoque l’idée d’expansion, de vastitude. Puis ce mot brahman est devenu l’équivalent de la Réalité suprême, de l’Absolu. Sur ce plan, la Parole est le Verbe impérissable, l’akṣara indestructible, dont la première manifestation phonique est la syllabe OṂ, le praṇava vibrant dans l’éther pur et limpide, le son-brahman, « bīja des bīja, semence des semences ».

La vache cosmique, parole transcendante

« Quand les premières aurores luisaient, la grande chose, l’akṣara, prit naissance sur le lieu de la Vache. » (RgVeda 3,55)

Ce lieu énigmatique est le séjour (pada) de la Parole transcendante, figurée comme la vache cosmique, mère universelle, qui recèle en elle tous les mondes, sous forme de germes sonores, racines signifiantes des langages à venir. Dans un autre poème qui complète le verset ci-dessus, vient le développement du langage à sa source :

« La bufflesse a mugi, ayant un pied, 2, 4, 8, 9 pieds, 1 000 syllabes (akṣara) dans l’espace suprême. D’elle s’écoulent les flots dont se nourrit tout l’univers. » (RgVeda 1, 164).

Les gammes du silence

Émergeant du silence, la Parole principielle se démultiplie en 1000, c’est-à-dire en un nombre indéfinissable de syllabes ; elle est le fondement du rythme universel, le germe métrique du cosmos qu’elle décline dans un éternel jaillissement poétique, capté par le sage qui écoute, le muni, ami du silence.

Cette Parole est quelquefois figurée comme « le grand dieu, le grand taureau tout-puissant, qui a pénétré chez les mortels. » (RV.4,58).

Cette image associe aussi le taureau, maître du troupeau, au soleil qui se lève sur l’univers, éclairant, c’est-à-dire manifestant, le monde des vivants.

Parole féconde, son et lumière !

Les mots et leurs sens, la vache de lumière.

Pour goûter la saveur du Veda, il est bon de mettre au jour le sens ésotérique et la polysémie étonnante des mots aux secrètes résonances. Par exemple, le mot sanskrit désignant « la vache » est GO, signifiant aussi, dans le Veda notamment, « le rayon, la lumière, la parole ».

Un autre mot important est pada, qui porte des sens multiples :
« le pied, le pas, l’empreinte ; le lieu, le séjour ; le quart, le verbe, le mot, la phrase ».
On verra plus loin la place éminente que joue la répartition en quatre quarts (pada) des mondes et des sphères d’existence.

Les sens variés s’enrichissent, accumulent la mémoire de leurs usages, favorisant des connexions, des connivences qui relient toutes choses en les articulant harmonieusement autour d’un centre rayonnant, Brahman, Conscience suprême, Prajāpati.

Le jeu de la quadripartition

Le poète védique, qui connaît sa dette envers « celle qui rassemble les trésors », interpelle ainsi la Parole :

« aimable vache nous donnant son lait de force et de sève ; qu’elle vienne nous conforter et nous éclairer ». Et d’affirmer :

« La vache céleste, de son quadruple pis, laisse couler le quadruple flot de la parole. Trois quarts de ce flot demeurent cachés et immobiles, le quatrième quart est parlé par les hommes. »

Ou bien la répartition se fait inversement : les trois quarts sont parlés par les dieux, les hommes et les animaux ; le quatrième quart, dont dérive toute chose, est la part (pada) transcendante, inexprimable, le séjour, au-delà, de la Vache cosmique, totalité indivise. Il y a là une inhérente continuité entre les énergies multiples qui animent l’univers, du macrocosme au microcosme.

InfosYoga N°157 Son et Silences_Article Dîpa Hélène Marinetti

Immanence et transcendance dans l’unité

Nous avons relevé ce jeu de « trois plus un », ou « un plus trois ». Il y a toujours un aspect global, qui rassemble, résorbe et dépasse les autres, dans l’unité sous-jacente et le silence du non-manifesté.

En termes yogiques, cet aspect est connu comme « le quatrième, turīya », plan causal, connecté au tout que déploie et habite l’énergie immanente.

Illustrant cette quadripartition, voici quelques exemples, parmi tant d’autres : la Māṇḍukya Upaniṣad présente le OṂ comme composé de 3 parts et d’une quatrième qui n’est autre que l’ātman impérissable ; le célèbre Hymne védique 10,90, décrit le sacrifice total de l’Homme cosmique, le Puruṣa primordial « dont tous les êtres sont un quart, les trois quarts restants étant l’immortel au ciel ».

Les 4 aspects de la parole selon le Śivaïsme

Cette structure en quatre parts nous amène naturellement à l’évocation d’une autre métaphysique de la Parole, proche de ces fondements védiques. Le Śivaïsme non dualiste et tantrique du Cachemire assimile, en effet, la Parole et ses pouvoirs à la Śakti divine, éternelle compagne de Śiva dont elle est l’aspect créateur. Le couple indissociable Conscience-Énergie conçoit et crée le cosmos selon un processus de différenciation, qui amène la Parole, du plan suprême inconditionné, au niveau de la vibration sonore empirique et du langage articulé.

Tout préexiste sous forme archétypale dans la Conscience suprême qui, dans un élan créateur, pur acte vibrant, projette la masse des sons qui vont manifester le monde. Le mouvement se fait en plusieurs étapes, sur plusieurs plans, reposant sur 50 prises de conscience de Śiva qui correspondent aux 50 phonèmes de l’alphabet sanskrit, semences des Principes à venir.

La parole suprême, source du langage

Le processus d’émanation s’élabore dans l’unité parfaite de la Conscience, pure liberté, et de son pouvoir créateur. L’Énergie, à ce niveau, est nommée parāvāk, parole suprême, matrice de toutes les vibrations, de tous les mantras, sous forme de germes phonématiques. Elle est celle qui porte la masse des sons (śabdarāśī). C’est la condition première, originelle : toute la manifestation brille d’abord en elle, de manière indifférenciée.

La parole voyante

De cette source vibratoire universelle se projette la première étape de l’émanation de la Parole, appelée paśyantī, la Voyante, état où fulgure l’intention encore intuitive et indivise d’exprimer une idée différenciée.

C’est un désir très subtil qui s’élève dans la conscience, si fugace qu’il ne peut être saisi au vol. Sauf par un yogin affûté.

La parole moyenne

Cette vibration devient presque instantanément la parole intérieure, intermédiaire comme l’indique son nom madhyamā, celle qui se trouve au milieu, lieu de la pensée discursive.

À ce niveau se différencient, en construction mentale, le sujet et l’objet. L’idée se formule, s’imprime dans la conscience sous forme de mots, de phrases plus ou moins bien élaborées, révélant le désir, le projet.

La parole étalée

Cet état intériorisé de la parole est prolongé par celui de la parole empirique, perceptible, prononcée à l’extérieur en phrases porteuses de son et de sens, produites avec le souffle par les organes phonateurs. C’est pourquoi on l’appelle grossière (condensée), étalée, différenciée : vaikharī.

Le chemin de retour

Tel est le cheminement de la Parole : à la fois cosmique, au sein de la Conscience-Énergie créant le monde, et humain, via la conscience individuelle, engendrant les mondes multiples et fallacieux dans lesquels elle évolue. Ce point de vue si parfaitement élaboré sur les aspects de la Parole (3+1) met en lumière la présence et l’action divines, comme cause et substrat du monde manifesté.

Puisque tout langage s’enracine dans l’Énergie suprême, les pratiques de yoga, en particulier le mantra yoga, sont justifiées et précieuses, elles qui nous font remonter aux sources du langage.

En chaque vibration, en chaque phonème, on devrait prendre conscience de la présence inhérente de Śiva-Śakti. Tel est le but suggéré par ces enseignements : réaliser, dans l’unité, la transcendance et l’immanence du Principe-source (quel que soit le nom qu’on lui donne).

Reprenant — à contre-pied — la phrase bien connue de Pascal, le yogin accompli, uni à la divine source, libre de toute peur, pourrait alors s’écrier :

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’émerveille ! »

Fin,

« Tatsat sarvamaṅgalam. Dīpa. »