Dīpa est professeure de sanskrit et formatrice en philosophie indienne. Elle participe régulièrement au magazine Infos Yoga avec sa chronique dédiée aux textes sanskrits : sanskritam sukham. À travers cet échange, Dīpa évoque sa rencontre avec le sanskrit et les délices offerts à ceux qui tomberont amoureux de cette langue.
J’ai commencé par étudier le latin et le grec jusqu’à la maîtrise. On nous parlait souvent du sanskrit comme étant très proche de ces langues ; j’avais donc envie de connaître cette source. Malheureusement, dans les années 1960, la Sorbonne n’offrait pas encore de cursus de sanskrit.
En 1968, j’ai fait un premier voyage en Inde, j’étais une touriste spirituelle, prête à toutes les aventures ! Et je n’ai pas été déçue. Les études de sanskrit ont naturellement suivi.
Une amie angliciste partait en Inde, et je l’ai accompagnée. Dès que j’ai posé le pied sur le sol indien, à Bombay, j’ai ressenti un désir spontané de me fondre dans ce pays, dans cette énergie nouvelle et pourtant familière, inexplicablement. Il y eut un formidable appel de l’Inde.
Je me suis retrouvée ensuite sans bagages, égarés pendant le trajet en avion. La première leçon de l’Inde était claire : dépouille-toi, ne prends que l’essentiel !
En arrivant en Inde, nos croyances et nos conditionnements s’écroulent. On repart à zéro, c’est comme un nettoyage intérieur. Je parle d’une Inde des villages, dont les habitants avaient vu peu d’Européens ! On nous regardait avec curiosité et amour. Malgré les petits problèmes, je me sentais comme un poisson dans l’eau. C’était vraiment le pays de mon cœur, de mon âme.
En 1968, l’Inde était bien différente : il n’y avait que 700 millions d’habitants. J’ai parcouru tout le pays en train pendant deux mois. À mon retour, un cursus de sanskrit sur deux ans avait été organisé à la Sorbonne, et je m’y suis inscrite avec bonheur.
L’étude du sanskrit n’est ni un passe-temps ni une contrainte : il y faut un élan, un intérêt profond. J’ai pu me consacrer uniquement à cette culture, au sanskrit, et au yoga — pris dans un sens large, qui est, pour moi : s’établir dans l’unité et agir à partir de cette unité.
L’année d’après, je suis retournée en Inde seule, pour une immersion qui a confirmé mon désir de vivre dans ce pays. En 1970, je suis partie, sans esprit de retour, avec un ami spécialiste de l’hindi et de l’urdu, qui est devenu mon mari. Il avait un poste à New Delhi, ce qui nous a permis de rester 7 années consécutives en Inde. Mais les circonstances se sont dégradées avec la politique de fer d’Indira Gandhi — cela nous a incités à revenir en France.
À l’époque, la vie était plutôt agréable : il y avait très peu de voitures, pas trop de pollution. J’allais prendre des cours de sanskrit chaque jour et me déplaçais à vélo. J’aimais aller dans les temples, observer la vie intense qui s’y déroulait, et y participer si possible.
Le temple est une ville sainte dans la ville ; on vit avec les dieux, en intimité avec eux. Le dharma lui-même devient « visible ».
On voit, on ressent ce respect de la vie et des autres. Les échanges, accueillants, riches et simples, et une certaine connexion naturelle avec le divin étaient une expérience quotidienne, exaltante et apaisante à la fois.
Ce n’était pas simple : à l’époque, il y avait peu de cours de sanskrit, de même pour les cours de yoga à New Delhi (sauf le yoga-gymnastique, 5 heures du matin pour se mettre en forme avant d’aller travailler).
C’est la soif de connaissance de l’Occident qui a permis le développement des ashrams, des écoles de yoga, des mandiram.
Le sanskrit était peu étudié, à part dans les universités ou dans les centres culturels appelés les Bharatiya Vidya Bhavan, ouverts par l’État pour diffuser, dans le pays, l’enseignement des langues et de la culture indienne.
J’ai suivi là des cours réguliers pendant des années. Le professeur de sanskrit était un pandit tamoul qui m’a initiée, entre autres, à la grammaire de Pāṇini, ce qui est rare et précieux. Gratitude à lui, et à mes autres maîtres !
Malgré sa difficulté, l’étude du sanskrit est accessible à tous : l’important est la motivation et le temps que l’on peut consacrer à l’étude. Étudier le sanskrit permet également de mieux comprendre le français : il s’agit de notre langue maternelle, nous la parlons de façon naturelle, sans en comprendre réellement le mécanisme, les structures, et les racines. Le sanskrit est une aide pour développer une conscience linguistique.
En sanskrit, on peut avoir une formulation très elliptique, on appelle cela les sūtra (fil), complétée par la pratique nécessaire du commentaire. Cela permet d’expliquer (« sortir des plis ») ce qui est compliqué (« avec des plis »). Simplifier (simplex) c’est réduire un seul pli. Simplifier, c’est donc aller vers l’unité, unité du sens dans la diversité des expressions.
Pour se lancer dans cette étude, il faut un profond appel qui nous attire vers cette langue. Mais le désir n’est pas suffisant : il faut aussi de la détermination, de la persévérance et du lâcher-prise. C’est un yoga de l’intelligence, une ascèse de la langue. Les efforts, menés dans cet esprit sattvique, nous rendent aptes à surmonter les difficultés et à goûter la saveur (rasa) du sanskrit ! Mes élèves me font souvent part de la joie qu’ils éprouvent dans cette étude.
Le sanskrit est presque intraduisible quand il s’agit des textes sacrés. J’ai vu cela en traduisant les Upaniṣad. On part à la recherche du sens comme si l’on suivait les traces d’une bête sauvage, c’est le sens de mārga, la voie ! Il s’agit d’une quête de sens, souvent vouée à l’échec, car ce qui veut être dit est juste suggéré et se trouve au-delà du langage.
La polysémie est aussi une difficulté : un mot peut avoir de multiples sens, et un sens peut être exprimé par des mots différents, avec des nuances subtiles.
Prenons un exemple avec des racines qui ont à peu près le même sens, mais avec des nuances importantes :
Et ce ne sont que les racines principales, pour ce sens. Le vocabulaire sanskrit est très riche et précis. C’est pour cela que les traductions d’un même texte peuvent être si différentes. Et puis, le vocabulaire nous manque.
J’ai beaucoup commenté les textes à l’oral, et j’aime cela, car on peut alors discuter d’un mot, prendre le temps d’en cerner le sens. On procède par approches, et si on lâche un peu l’intellect, on arrive à transcender les mots, les plans de connaissance, à travers les symboles, les images, les métaphores fréquentes.
Connaître le sanskrit permet de lire et de comprendre les textes, bien sûr. On peut toujours avoir recours aux traductions, et observer comment elles peuvent s’éloigner du texte de base, oublier des mots, éviter des passages difficiles, induire des sens. C’est chose courante.
Le sanskritiste saisit en direct le sens impliqué par les mots, les résonances multiples des images qui se répondent. C’est plutôt une affaire d’intuition et de ressenti, qui vient avec l’expérience. Traduire, on en est tous conscient, implique un choix qui nous laisse la plupart du temps insatisfaits. Mais comment dire l’indicible ?
Ma compréhension du sanskrit a évolué au fil des années : au départ, je me positionnais comme une linguiste qui cherchait à maîtriser la grammaire ; puis, grâce à une pratique continue de l’enseignement, de l’étude des textes, et du chant de mantra, j’ai commencé à goûter véritablement la saveur du sanskrit et à faire l’expérience de son énergie vibratoire.
La vibration de la langue sacrée permet d’entrer en contact avec cet ātman, qui demeure dans la grotte du cœur. C’est quelque chose de spécial, d’un peu magique, que cette vibration. Elle nous élève instantanément sur d’autres plans, des plans d’unité et de joie. Expérience que partagent souvent les élèves et stagiaires, dès que l’on lit, psalmodie ou chante des textes sanskrits.
Toutes les Upaniṣad, que Sri Aurobindo qualifie de « testament des âges de l’intuition », nous invitent à sortir de la vie mondaine. Les 10 portes des sens nous entraînent vers l’extérieur, et nous oublions de regarder en nous-mêmes — comme dit la Kaṭha Upaniṣad.
La première affirmation de ces textes est que personne ne peut accéder à la connaissance du Brahman. On ne peut y accéder que si l’ātman donne son assentiment, que si on est qualifié — alors on pourra recevoir l’initiation, comme Naciketas.
Et pourtant, cette connaissance transcendante est l’objet constant, la quête permanente des Upaniṣad. C’est évidemment un paradoxe, qui nous enjoint de sortir de la logique et des moyens habituels : la quête sacrée, la sādhanā, doit commencer par nous libérer de nos conditionnements, du jeu des apparences.
Des clefs sont données, mais aucune vérité définitive n’est délivrée. Aller au-devant de cette transcendance est possible grâce à ces guides précieux. La Kaṭha Upaniṣad, par exemple, met en lumière la quête de connaissance du jeune Naciketas, le modèle des chercheurs de vérité. La lecture de ces textes peut être une expérience vertigineuse.
L’étude du sanskrit et des textes sacrés purifie l’intellect, développe l’intuition, et conforte notre cheminement yoguique. Le principe du sacrifice, entre autres, réformé et devenu intérieur avec les Upaniṣad, s’est universalisé avec la Gītā. Cela, finalement, nous concerne, encore et toujours, au plus haut point, car il s’agit de faire sacré. C’est le yoga de la vie.
C’est ce que propose la Bhagavadgītā, où le Seigneur dialogue avec son disciple Arjuna. Le divin est le conducteur du char, qui représente le corps, véhicule qui nous mène vers notre accomplissement, à travers les vicissitudes du voyage. Quelle magnifique métaphore !
Même si ces textes sont très anciens, nous y retrouvons ce questionnement éternel : le sens de la vie et de l’action, sur le bonheur et le malheur, sur la Nature, le divin, l’âme… Il reste le même, depuis des millénaires, inhérent à l’humaine. Nous oublions cet ātman, cette part divine en nous qui a pris ce corps comme véhicule. Est-ce là la cause de notre malheur, de notre désordre ?
C’est le désir, le grand ennemi selon la Gītā, qui nous rend prisonniers et nous incite à l’action, créant sans cesse les empreintes karmiques. À ce sujet, un petit apologue très instructif nous fait comprendre que le désir est difficile à maîtriser :
Śiva méditait sur le mont Kailāsa. Lorsqu’il est ainsi hors du monde, l’ordre en est perturbé. Les dieux demandèrent donc au dieu Kāma, le désir, de réveiller Śiva avec l’une de ses flèches.
Furieux d’être réveillé, Śiva réduisit Kāma en cendres avec son troisième œil. Mais le désir, immortel, renaquit de ses cendres. On l’appelle d’ailleurs « celui qui est sans corps », donc indestructible.
L’homme est actuellement malade de ce non-sens que paraît être la vie, séparée de l’essentiel. On se trouve dans une crise existentielle et spirituelle qui semble atteindre son apogée.
Il est juste, alors, de revenir à Arjuna et à la Gītā. Pour
lui comme pour nous, c’est le moment, le kairos, d’écouter
Kṛṣṇa et de suivre l’enseignement, chacun selon sa propre
nature et son propre dharma, dans son incarnation.
Il est bon de s’identifier à Arjuna. On peut connaître,
un jour, cet effondrement, cette révolte ; il est même parfois
nécessaire de toucher le fond. Ces épreuves sont aussi
des opportunités de transformation. Le changement aura
lieu si l’on a la chance d’avoir une lumière à côté de soi, et
de comprendre que la quête d’un bonheur acquis par les
objets extérieurs, est vaine : « ne pas chercher le permanent
dans l’impermanent », dit la Katha Upaniṣad.
C’est l’exercice de viveka, du discernement, qui nous
mène à la connaissance de la nature des guṇa, et de
leur action. Quand on comprend bien leur jeu, on peut
se libérer de l’attachement, développer une certaine
équanimité et s’engager sur la voie sattvique : celle qui
commence dans la difficulté et qui se termine dans le
bonheur, comme dit la Gītā. À l’inverse, est-on prévenu,
l’action rajasique commence dans le plaisir et se termine
dans la souffrance. Il est important de faire une sorte
d’état des lieux des guṇa, à l’oeuvre en nous et autour de
nous, c’est un bon départ.
Si on tente de faire de chaque instant un acte sāttvique, d’agir en lien avec l’ātman, le maître intérieur, sans se centrer sur les fruits de l’action, on est sur la voie du yoga. Suivre cette voie ensoleillée du yoga donne le bonheur ; chaque instant est habité de l’énergie du sanskrit, des textes, du chant, de la vibration, dans la paix et une joie certaine.
On peut être inspiré par des rencontres, des lectures, une musique… Un bon enseignant sait faire goûter cette saveur subtile, cette vibration particulière du yoga. Un appel est nécessaire pour s’engager sur cette voie : il faut être prêt, préparé, et à l’écoute. Le feu intérieur nous allume alors, et nous détourne des poursuites superficielles, développe en nous la curiosité, le désir des espaces intérieurs où l’on se pose, pour goûter le silence et la paix.
On peut commencer par des choses très simples : la lecture de la Bhagavadgītā et des Upaniṣad donne des bases, des clés, qui peuvent devenir ensuite une grande lumière. Ces textes nourrissent notre dimension intérieure, incitent notre aspiration, orientent notre esprit vers la quête spirituelle. Ce sont des maîtres qui nous guident, des compagnons sur le chemin.
Pendant longtemps, je n’ai pas écrit, car je ne me sentais pas prête pour cela, et j’aimais la liberté de l’enseignement oral, seul apte à faire goûter la saveur des mots, des chants, la vibration unique du sanskrit. Suivant cette longue transmission orale, qui continue d’ailleurs, la possibilité d’écrire est venue à moi, grâce à celui qui est devenu mon éditeur.
Après un long travail ensemble, nous avons préparé un premier ouvrage : Le chant des divinités, pour lequel nous avons sélectionné des textes du Ṛgveda, des Upaniṣad, des extraits de la Bhagavadgītā, ainsi que des textes du śivaïsme du Cachemire.
Après avoir enseigné longtemps les Upaniṣad, j’ai fait la traduction avec commentaires de la Katha Upaniṣad. Il s’agit du premier livre de la collection Jñāna Mārga — Voie de la connaissance, des éditions Amhollved.
On peut se procurer ces livres en allant sur la boutique de mon site où se trouvent les liens utiles vers l’éditeur, seul distributeur.
Les renseignements sur mon Cours d’Initiation au Sanskrit (CIS) se trouvent également sur mon site. On y trouvera les conditions de cette formation, que chacun peut suivre à son propre rythme. Complétant cet enseignement des bases du sanskrit classique, un Cours de perfectionnement est proposé aux élèves. Il consiste en travaux précis d’analyse et de traduction de grands textes, notamment la Bhagavadgītā.

Le sanskrit est le délice de l’âme, c’est pourquoi j’ai appelé mon site sanskritam sukham.
Sarvamaṅgalam ! Bonheur à tous ! Tatsat.