Sanskritam Sukham

Guru

(Première partie)

Infos Yoga n°155 La place du Maître Couverture de la revue

Étymologies

Ce mot sanskrit guru est un adjectif qui signifie « lourd, puissant, important ». Dans notre langue on retrouve ce sens, par le latin gravis, dans nos mots « grave, gravité, gravide, grief, aggraver ». Le latin populaire nous a donné aussi le mot déformé brutus (lourd d’esprit), d’où « brut, brutal etc..».

Retenons cette notion de puissance, et de violence même.

Cet adjectif, utilisé en sanskrit comme nom, prend pour sens : une personne vénérable et respectable, du fait de son âge, de son statut : père, mère, aîné(e), aïeul(e). Le champ sémantique s’élargissant, le mot en vient à désigner « le conseiller, le précepteur, le Maître spirituel ».

Brâhmane ou guru ?

La société indienne ancienne est divisée en quatre castes correspondant à des fonctions, droits et devoirs bien spécifiques. Les Brāhmanes, prêtres et techniciens du sacrifice, gardiens des Textes sacrés, sont spécialisés dans l’enseignement et la transmission de la science védique, au sein de leur caste.
Ce sont donc des « Connaissants », des Enseignants, des représentants de dieu et des dieux sur terre, qui détiennent le pouvoir religieux et spirituel. Sont-ils pour autant des guru, reconnus comme tels ? La question reste ouverte…

Pour passer des ténèbres à la lumière

Voici une autre étymologie, souvent citée : dans ce mot guru, la syllabe GU signifie « les ténèbres » et la syllabe RU signifie « la lumière qui les disperse ». C’est une étymologie fantaisiste, comme en proposent souvent les textes les plus sacrés (ici, advayatāraka Upaniṣad, verset 16). Fruit d’une imagination poétique-intuitive, qui a pour but de suggérer un aspect ésotérique du sens, et d’offrir une définition concentrée et frappante. Le guru est appelé ainsi, en raison de son aptitude à dissiper les ténèbres.
Cela nous rappelle la belle prière de la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad :

« fais-moi aller du non-être à l’être,
des ténèbres à la lumière, de la mort à l’immortalité ».

Elle semble s’adresser à un Maître, à un pouvoir divin, et résume parfaitement ce que l’on peut solliciter de la grâce d’un guru, digne de ce nom et de cette fonction.

Guru Angad et sa famille, peinture traditionnelle indienne
Guru Angad et sa famille

Allume mon feu à ton feu

La tradition veut qu’un (futur) disciple approche le maître qu’il a choisi « selon la règle » (yathāvidhi), c’est-à-dire « en tenant une bûche à la main ». Celle-ci symbolise l’esprit peu éclairé et encore inerte du chercheur de Vérité. Seul un contact avec le feu divin du guru est capable de consumer son ignorance et de l’éveiller à sa propre lumière, à son propre ātman, son Maître intérieur.

Barque qui fait traverser l’océan du samsâra

Comme le soleil brille, le guru transmet sa flamme, transforme le charbon en diamant, par l’alchimie de ses mots, de ses regards, de sa présence. Autour de sa personne, considérée comme sainte et sacrée, s’instaure une ambiance de respect, de dévotion et d’écoute intériorisée ; quelquefois l’humour, le rire font partie de l’échange. Une énergie subtile rayonne, pénétrant chaque participant.   

 

Les compétences du guru

Que nous dit la Tradition de ce personnage assez insaisissable, qui traverse les âges sous différents masques ?

Śaṅkara, qui était lui-même un ācārya, un enseignant, reconnu comme un grand Maître spirituel déjà de son vivant (800 de notre ère), décrit maintes fois les qualités du guru, lui conférant pour l’éternité ses lettres de noblesse. On peut les résumer en deux dispositions essentielles :

Il doit être « brahmaniṣṭha », bien établi en Brahman, c’est-à-dire uni au Suprême, accompli dans cette plénitude indifférenciée (pūrṇam). Directement connecté à la source originelle, il connaît « ce par quoi tout est connu ».

«  Connaisseur du Brahman il devient le Brahman », comme dit l’Upaniṣad.

Mais celui qui vit dans cette conscience saturée de joie, avec cette vision unifiée, peut s’isoler loin du monde. On reconnaît là la figure du sannyāsin, le « renonçant » total. Il n’est plus de ce monde et ne peut assumer le rôle d’un guru.

Cela nous amène à l’autre qualité fondamentale, qui fait d’un délivré-vivant un guru : son regard sur le monde est tout amour et compassion. Cela l’engage spontanément, comme par devoir divin, dans la transmission de la connaissance du Suprême, dans l’accueil du sādhaka en quête de réalisation.

Échange éternel entre maître et disciple

Alors s’établit la fameuse relation guru-śiṣya, qui passe (ou non) par des phases d’apprentissage, de noviciat, puis de sādhana fervente et vigilante, et d’initiations. Le disciple, réalisé, peut devenir lui-même un Maître, capable de transmettre à son tour la Parole reçue de son guru, qu’il continue à vénérer. Ainsi se maintient et se diffuse l’enseignement, selon ce principe de parampara (littéralement : de l’un à l’autre), d’une lignée à l’autre.

Mais une vraie relation de maître à disciple se doit d’être singulière, la sādhana doit être adaptée, modulée selon la nature, le questionnement, la situation de l’élève. Chaque « bûche » en quête d’illumination et d’éternité demande un soin propre. Cela est démontré dans les textes où se trouve mis en situation le couple guru-śiṣya. Dans les āgama sivaïtes, l’enseignement donné prend souvent la forme d’un dialogue initiatique entre Śakti et son époux divin, Śiva, Conscience suprême, Guru des guru.

Yama et Naciketas

Dans la Kaṭha Upaniṣad, le couple Maître-Disciple, est représenté par le dieu de la mort, Yama,et le jeune Naciketas. Ce dernier doit émettre 3 vœux pour délivrer Yama de sa dette d’hospitalité (il a laissé 3 jours le jeune homme à la porte de l’enfer, sans exercer les devoirs sacrés dus à un hôte). Comme troisième vœu, Naciketas demande au dieu de lui révéler le mystère de l’ātman : « qu’advient-il de l’âme immortelle après la mort du corps qu’elle a revêtu ? » Yama repousse avec embarras la réalisation de ce vœu. Les dieux mêmes, dit-il pour se justifier, ignorent la réponse à cette question. En compensation, il offre toutes sortes de richesses, de pouvoirs inimaginables pour un homme. Ce faisant, il tente Naciketas, éprouve sa capacité de détachement et son aptitude à recevoir l’enseignement suprême.

Naciketas, libre de tout désir, repousse avec une pointe de mépris ces cadeaux en apparence irrésistibles, démontrant ainsi sa maturité et sa détermination implacable à découvrir l’essentiel. Il incarne le disciple parfaitement qualifié, prêt pour être initié. Yama, satisfait, devenant alors le meilleur des guru, lui dévoile le secret ultime. Ainsi instruit, le jeune garçon devient un « délivré-vivant », un jīvanmukta, ayant accompli son but et tracé, pour tout chercheur, la voie à suivre.

Kṛṣṇa et Arjuna

Cette relation guru-śiṣya est bien sûr illustrée dans la Bhagavadgītā. Arjuna, perdu, angoissé, prend refuge en Kṛṣṇa, son guide : « Je suis ton disciple (śiṣyaste’ham), dis-moi ce que je dois faire » (chant 2 verset 7). L’Instructeur divin, « comme en souriant » (dit le texte), avec patience et amour, déploie alors ses enseignements, sous forme d’in-jonctions répétées, d’explications élaborées, parachevées par la vision à la fois terrible et merveilleuse de sa forme universelle (chant 11).

La force et la magie de sa Parole et de sa grâce éveillent totalement Arjuna à sa nature essentielle.

Les 24 maîtres de l’avadhūta

Dans l’Uddhavagītā,  le Seigneur Kṛṣṇa raconte à son disciple l’histoire d’un moine errant, qui s’est libéré grâce à ses 24 maîtres. Cela vaut le détour et nous en parlerons donc dans un prochain article, pour revenir, in fine, au Maître intérieur.

Sarvamaṅgalamastu. Tatsat. Dîpa