Le mot sanskrit Deva (1), traduit habituellement par « Dieu, divinité », est formé sur une double racine div/dyu, dont le sens général est « briller, illuminer ». Les Deva sont, par essence, des êtres de lumière, des « rayonnants », investis de forces et de fonctions positives : créer, protéger, maintenir et rétablir l’ordre cosmique, le ritam ou Dharma universel, souvent représenté, d’ailleurs, par le Soleil, Sûrya, « qui jamais ne dévie de sa course ».
Belle image védique, d’une harmonie cosmique immuable mais fragile, projet divin sans cesse menacé par les forces négatives qui cherchent à l’engloutir. La source de lumière, le soleil, coexiste forcément avec l’Ombre, son épouse discrète. L’Aurore, autre épouse du Soleil sort chaque matin des ténèbres de la nuit, triomphante, précédant le char de Sûrya « aux sept chevaux d’or et à la roue unique ».
Décidément, les Devas, grands et petits, sont partout présents, à chaque instant de la vie, puisqu’ils sont nos forces, nos souffles, notre conscience qui illumine toute cette création, projetant sa volonté, son pouvoir de comprendre et d’agir.
Il est amusant de constater que la racine dîv est l’inverse de la racine vid, que nous connaissons bien par le latin video, « je vois », et d’où vient le mot Veda. Comme si la lumière d’en haut, celle des Devas, se reflétait dans les sphères d’en bas, sous la forme de la connaissance sacrée que véhicule le Veda, transmise aux hommes pour les aider à traverser l’âge de fer. Comme si les vibrations lumineuses se déversaient sur nous et en nous, en vibrations sonores, matérialisant l’antique Sagesse.
Dans le dialogue célèbre d’une Upanishad (2), un disciple demande au Sage Yajnavalkya : « Quel est le nombre des dieux ? » Le Maître répond : « Ils sont trente-trois. Les voici, en bref :
Énumération étonnante, où nous voyons que les dieux représentent des Éléments, des Lois, des Principes, des Qualités. Ils se manifestent sur tous les plans, énergies matérielles, psycho-mentales et spirituelles, sous des formes infiniment variées, grossières ou subtiles.
Nous touchons là à l’essence même de la pensée védique. Ces Êtres de lumière sont en effet multiples, puisqu’ils manifestent tous les aspects et pouvoirs du principe UN, appelé le Brahman absolu, ou le Tat, le « Cela » qui est Immensité, Ordre et Vérité. Par un phénomène de polarisation qui inscrit la dualité, l’espace et le temps, les conditionnements limitant en noms et formes le monde objectif, la Nature matérielle va dérouler ses orbes, déployer son infinie diversité. Les impulsions créatrices sont l’œuvre des dieux, qui se partagent la tâche immense, se spécialisant dans leurs fonctions et pouvoirs. Ces premiers nés, ces Fils du ciel, sont totalement consacrés à ce processus de création, de développement et protection, de transformation et destruction. Eux qui n’évoluent pas car ils ne sont pas sujets au changement, font tourner la roue du Dharma, s’activant sans cesse pour que l’univers et les hommes progressent vers l’accomplissement final.
Leurs exploits guerriers traversent les hymnes védiques, les textes épiques, les récits mythologiques des Purâna, car ils ont fort à faire en ce monde divisé, avide et violent. Inlassablement, les forces antagonistes, Asura et démons de toutes sortes, menacent le fragile équilibre cosmique. Dans la moindre faille, elles s’engouffrent pour semer la destruction. Là où règnent l’inconscience, l’égoïsme, les Fils des Ténèbres introduisent le mal, la souffrance, la mort. Telle est leur fonction ; ils sont une part nécessaire de la Création, et font tourner, à leur façon déviante, la roue du Dharma.
N’oublions pas que le Diabolos, le diviseur, est le Prince de ce monde, ce monde qui est « branloire pérenne », comme dit Montaigne.
Pour mener à bien ces combats perpétuels, qui s’accomplissent d’ailleurs souvent sur terre, par hommes interposés et manipulés comme des marionnettes, les Devas doivent renouveler leurs forces en absorbant l’Amritam, élixir d’immortalité, l’ambroisie des dieux grecs. Cette nourriture céleste ne peut être obtenue que par les sacrifices, rituels et prières que les hommes font monter vers le ciel, en riches oblations et vibrants hymnes élogieux.
C’est un schéma universel, qui rend compte des efforts de la conscience humaine, aspirant à s’élever au-dessus des contingences matérielles, pour honorer son appartenance à la Lumière. Infrangible intuition, qui pousse l’homme à s’orienter vers le Divin, comme le tournesol vers le soleil.
Notes :
1. Prononcez déva, Ie e translittéré du sanskrit se prononce toujours é.
2. II S’agît de la Brihad Atanyaka Upanishad, Chap. 3-9, I.
3. Ce sont les huit Vasus, les onze Rudras et les douze Adityas.
Hélène Marinetti, Dîpa, professeur de langue sanskrite (CIS par correspondance), de philosophie indienne et de chant Mantra, depuis plus de 30 ans. Deux rencontres furent décisives pour elle, celle de Svâmi Muktûnanda, Maître du Shivaïsme cachemirien, et celle de Lilian Silburn, qui l’ont constamment inspirée et guidée sur son parcours.
Intervenante comme conférencière et formatrice en diverses Écoles de Yoga, elle donne aussi par Zoom des ateliers réguliers sur des Textes : en ce moment étude de la Bhagavadgītā :