Hélène Dīpa Marinetti | sanskritam108@orange.fr | Tél : 06 50 27 73 55 |
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Nous connaissons tous le mot sanskrit VEDA, la Connaissance sacrée et l’ensemble des textes révélant cette Connaissance. Le Veda, « Testament des âges de l’intuition » comme dit SRÎ Aurobindo.
VEDA est issu de la racine VID, comme d’autres mots tels que : vidyâ (science, savoir), l’adjectif vaidya (érudit, savant) et tous les dérivés nominaux et verbaux que permet la grammaire.
Cette racine sanskrite est reliée à une base indo-européenne *WEID- dont le sens général est « voir, connaître ».
En grec, le *W disparaît, remplacé par une aspiration (esprit rude, un ‘h’ en français). De cette base commune est donc dérivé le grec « idein » au sens de « voir ». Le grec nous offre aussi les mots suivants : « eidos », apparence ; « eidolos », image ; « idea », aspect. De même, le ‘ W’ devenant ‘H’, les mots » (h)istôr » : qui sait ; « (h)istoria » : information. Enfin l’adjectif « isos » (de wit-sos).
De ces bases grecques, on peut reconnaître les mots français dérivés : idole, idée, idéal, etc… Le préfixe iso-, égal (ex : iso-therme), histoire.
En latin, d’où est dérivé le français, on pense évidemment au mot « video », ‘je vois’, de la base « VIDERE ». Mais c’est surtout la base latine dérivée de videre (supin) « VISUM », qui est à l’origine de nombreux mots français. De là : « visio », vision ; « visus », vue ; « visibilis, visualis », visible, visuel ; de « visere » sont issus les mots ; visiter, visage, avis, vis-à-vis.
Le vocabulaire s’agrandit avec le jeu des préfixes et suffixes : « e-videns », évident, qu’on voit de loin ; « in-videre », envier et « invidia », envie ; « praevidere », pré-voir ; « pro-videre », pourvoir, voir d’avance et providence ; « pro-vidus » prévoyant ; « prudens pour pro-videns », prudent, sage ; « prudentia », sagesse ; « pro-visor », qui pourvoit (pro-vision), « im-pro-visus », imprévu.
On peut constater que les sens, en sanskrit, en grec et en latin, appartiennent à peu près au même champ sémantique élargi : connaissance, idée, vision, voir, savoir- ce même mot venant d’une racine latine « sapere », avoir du goût, idée intéressante de ‘saveur’ et ‘sagesse’, associée au savoir.
On sait, par Patanjali, que le premier des pramâna, des sources de connaissance juste, est la vue directe « pratyaksha », ce qui se présente devant les yeux. « Celui qui voit, il sait », dit-on souvent dans les textes.
Les mots sont riches de leurs sources et s’enrichissent de leurs multiples usages et sens. Ne perdons pas cette mémoire des racines. Le savoir n’est pas sans saveur !
Sa base indo-européenne (i.e.) est *DEI-, idée générale de « briller » qui prend plusieurs aspects, selon les transformations phonétiques possibles. En premier la forme *DEI-WO, indiquant le ‘ciel lumineux’, considéré comme une divinité. En second la séquence *DYU, indiquant ‘le jour lumineux’ dont les dérivés sont associés au temps, au jour, et toujours à la lumière :
D’où le sanskrit « deva », dieu, « devī », déesse ; « divya », divin, céleste ; « diva », le jour. Selon le second aspect, s’est développée la racine verbale DYUT, briller, resplendir ; « dyu », jour et ses dérivés. Une racine-doublet JYUT s’est formée également, d’où vient le mot bien connu « jyotis », lumière, notamment spirituelle.
En grec, le mot important dérivé est « dios », divin ; d’où vient le mot Zeus.
Mais c’est par le latin que nous retrouvons dans notre langue les traces de ce jour lumineux indo-européen.
En latin cette base i.e. se présente sous les deux séquences : « DIE-S/ DYU » : le jour.
D’où les dérivés : « deus », dieu ; « divinus », divin ; « diarium », ration d’un jour, journal ; « diurnus », de jour ; » ho die », en ce jour ; « cotti-die », chaque jour ; « meri-die » (pour medi-die), midi ; et « meri-dianus », de midi ; « meri-diare », faire la sieste.
En ancien français, par déformation phonétique, la séquence ‘DYU’ est devenue ‘JOR, jorn’ et s’est transformée par ailleurs en ‘hui’.
Nous devinons les dérivés à partir du latin : le monosyllabe ‘di’ (dies) dans les noms des jours de la semaine : lun-di (jour de la lune), mar-di (jour de Mars), mi-di etc… Voici d’autres dérivés, moins évidents : jour, journal, ajourner, toujours, diurne, quotidien, méridien, aujour-d’hui- qui dit deux fois le même.
Le mot ‘dieu’, « deva », représente donc une force, une énergie de lumière. Mais cela n’épuise pas le sujet. Il existe une autre racine DĪV, avec un î long, presque homonyme, dont le sens déborde sur notre première racine DIV. Il est toujours fructueux de veiller sur les racines en sanskrit, d’observer les assonances et résonances des phonèmes, des syllabes. Tout vibre ensemble, contribue à accroître la conscience.
Cette autre racine DĪV a pour sens général « jouer, parier », « dyūta » est le jeu de dés, jeu de hasard.
Cette connivence phonétique entre les racines est souvent exploitée par les auteurs indiens. Que le mot « deva », le dieu indien, soit associé au jeu, n’est pas sans répercussions métaphysiques. En témoigne ce passage du Tantrâloka, chap.1, versets 101-103 (Traduction L. Silburn et A. Padoux), œuvre éminente du Maître Abhinavagupta.
L’auteur s’emploie à définir le sens des mots désignant le dieu Bhairava, le Seigneur suprême. Et pour ce faire, il explore tous les sens possibles contenus dans le mot « deva » et sa racine :
« Il est dieu (deva) parce qu’il joue sans se soucier de ce qu’il y a à rechercher et à rejeter. Son jeu est jaillissement en tant que masse indivise de sa propre félicité. Il est « deva » pour son désir (icchā) de dominer, parce qu’il est totale liberté. Il est « deva » parce que, bien qu’il ne soit pas affecté par les affaires du monde, un murmure orienté vers le différencié se produit en Lui ; parce que, manifestant le monde, il l’illumine. Il est également louange (stuti) puisque tous les êtres tendent vers Lui, jouissant de tout ce qu’il fait. Enfin, étant « éveil », fait de la totalité des actions, ayant pour qualités connaissance et activité, Il est mouvement (gati), source de la manifestation. »
On voit combien sont riches, variées et cohérentes les valeurs associées à ces racines et à ces mots inépuisables. Elles forment la trame vibratoire où s’enracine le langage empirique, conférant aux objets du monde, sens et énergie, couleur et saveur. Les racines VID et DIV, reflet l’une de l’autre, évoquent en miroir lumière et connaissance. De même, le divin Joueur, Lumière de l’univers (un coup de dés ?), s’inscrit et se reflète secrètement dans les mouvements, les paroles et les expériences de la Conscience-Energie qui informe et anime le monde.
Ce mot ‘Rasa’ signifie en premier : « sève, suc, moelle », puis : « saveur, goût, sensation », associé aux expériences sensorielles avec les 6 saveurs bien connues : sucré -salé-acide-amer-piquant-astringent.
Mais « rasa » prend naturellement un sens psychologique, évoquant alors le sentiment, l’émotion, et le plaisir esthétique en particulier. La Tradition reconnaît 9 rasa : le sentiment érotique, le comique, le pathétique, le furieux, l’héroïque, l’effroi, l’odieux, le merveilleux et la paix.
Quand nous disons « saṃskṛtaṃ sukham », nous voulons signifier clairement que le sanskrit engendre un sentiment particulier de plaisir sattvique, de joie, de plénitude même. C’est une expérience souvent attestée par les élèves du CIS (Cours d’Initiation au Sanskrit), pourtant confrontés à bon nombre de difficultés linguistiques.
Si l’on explore plus avant ce mot « sukham » on comprend mieux ce qui est impliqué.
Su-Kha est un adjectif formé du préfixe ‘su-‘ qui indique une valeur de « bon, bien, agréable, facile, doux et même sucré », et du mot neutre ‘kha’ qui signifie « trou, cavité ouverture », puis « moyeu de la roue, vide, air, éther ». Mot ancien, fréquent dans les Upaniṣad, ‘kha’ a été remplacé par le mot classique bien connu ‘ākāśa’. Mais il nous reste le composé su-kha, indispensable, au large champ sémantique puisqu’il va de la jouissance matérielle et plaisir sensuel, à la félicité spirituelle.
En faisant vibrer ensemble les deux composants de ‘su-kha’, on affine et approfondit le sens annoncé : il s’agit d’un espace ouvert, sans obstacle où il est facile d’expérimenter la joie inhérente à la vie, partout répandue ; une conscience de vastitude, d’expansion, apte à goûter l’Ānanda éternel, universel, inlassablement évoqué par les Ṛṣi antiques (Rishi), les voyants du Veda.
A l’inverse, le mot ‘duḥ-kha’, exact contraire de sukha par le préfixe dus/duḥ ‘mal, mauvais, difficile’, a pour sens vrai : un espace étroit, un manque d’air, et donc une difficulté à vivre, un malaise, une souffrance, dus à la contraction de la conscience qui semble se recroqueviller et se refermer sur elle-même.
La langue sanskrite a ce pouvoir d’apporter du sens et de la clarté, d’ouvrir la conscience à des espaces subtils. Elle nous reconnecte, dans l’unité, aux plans supérieurs où ne s’exprime que « sat-cit-ānanda », vérité de l’être, plénitude de joie.
Le rasa qu’elle engendre est bien sukham, délice et joie.