Sanskritam Sukham

Métaphysique du souffle, hymne 129

Métaphysique du souffle, hymne 129 Article écrit Dîpa Hélène Marinetti pour la revue Infos yoga N° 154 - Couverture
Métaphysique du souffle, hymne 129 Article écrit Dîpa Hélène Marinetti pour la revue Infos yoga N° 154

« En ce temps-là, le non-Être n’existait pas, ni l’Être… Qu’est-ce qui enveloppait ? Où ? sous la garde de qui ? Y avait-il de l’eau, abyssale, insondable ?  Il n’y avait alors ni la Mort, ni la Vie, ni partage entre le Jour et la Nuit. Cela, Seul, respirait sans-souffle (sans-air), par son seul pouvoir, car il n’y avait rien d’autre que Cela, en ce temps-là. » 
« Ānīd avātam svadhayā tad ekam » Ṛgveda 10, 129, 2

Métaphysique du souffle, hymne 129 Illustration représentant Vishnu et Lakshmi sur Shesha sur l’océan cosmique, (Ian Pereira, wikimedia commons, CC4.0)
Métaphysique du souffle, hymne 129, Article écrit par Dîpa Hélène Marinetti - Illustration représentant Vishnu et Lakshmi sur Shesha sur l’océan cosmique

Le souffle cosmique

Ces quelques mots font partie du célèbre poème cosmogonique 10,129 du Veda des Hymnes. Ils nous projettent dans le chaos des Origines, à ce moment où, selon la cosmologie védique, l’univers dissous par un pralaya, à la fin d’un cycle de manifestation, se trouve à l’état de germe (bīja). C’est de cette semence résorbée, préservée, que va naître le prochain univers, réduit ici à l’état d’embryon.

Le mythe de Nārāyaṇa

Dans la mythologie purânique, ce moment du passage à la création est figuré par le mythe bien connu de Nārāyaṇa, « refuge des êtres », aspect créateur de Viṣṇu. Le dieu est représenté endormi sur les replis du serpent cosmique, Ananta (éternel) ou Śeṣa (ce qui reste), flottant sur l’Océan de lait. Le moment de l’éveil venu, la longue tige d’un lotus s’élève du nombril de Nārāyaṇa, portant en son centre le dieu Brahmā aux 4 visages, qui crée le monde en récitant le Veda, dans les 4 directions.

L’image, explicite, évoque à la fois les eaux matricielles, le reste serpentiforme de l’univers précédent, le sommeil divin où le Seigneur des êtres « rêve » le monde à venir, et l’acte créateur porté par le dieu Brahmā, Maître du Mot sacré.

Les racines du souffle : AN

Revenons au poème védique 129, dont on peut apprécier la puissance suggestive. En quelques syllabes porteuses de sens, l’évocation est saisissante. Vient en premier la racine ĀN (Ānīd), Principe du Souffle, au sens de « respirer, agiter, bouger»,  évoquant  la dynamique de la respiration.

La base indo-européenne « AN » est devenue « anemos » en grec, signifiant « le vent », « animus-anima » en latin,  et en français « animer », ainsi que le mot « âme », désignant l’essence divine, la respiration spirituelle. 

Les 5 prāṇa de l’incarnation

Combinée avec les préfixes variés qui offrent des orientations diverses, la racine AN du souffle pur se présente alors sous les mots bien connus de pra-AN-a, apa-AN-a, vy-â-AN-a, sam-â-AN-a, ud-â-AN-a, les pañca prāṇa dont il est tant question dans les Upaniṣad.

Ces 5 souffles vitaux remplissent chacun des fonctions bien spécifiques, œuvrant ensemble pour l’équilibre et l’harmonie du corps et de l’esprit. Souvent assimilés aux 5 sens, qui dépendent de leur énergie dynamique, ils sont appelés les Maîtres des sens, dont ils tirent leur nourriture.  On les compare aussi à des chevaux attelés au char du corps, dont il faut maîtriser la puissance et le désir d’expériences.

Au sein du macrocosme, le prāṇa est un pouvoir omni-pénétrant qui se meut parmi les 5 Éléments et crée l’univers, entrant dans les formes qu’il anime, maintient et dissout. Le souffle cosmique tisse les mondes, lie toutes choses : « tout est fixé dans le souffle-prāṇa  comme les rayons sont fixés au moyeu d’une roue ». (Ch. Up ; 7, 15, 1)

Mais toute son action obéit à l’impulsion du divin ātman, universel ou incarné, dont il est la première émanation et le meilleur serviteur.

Expansion-résorption sont les deux mouvements complémentaires, qui rythment le jeu éternel de la création : l’expir divin, extériorise et manifeste, créant les noms, les formes et les actes, tandis que l’inspir divin, ramenant le Souffle à l’intérieur, réduit l’univers à l’état de germe.

Mais ici, entre deux ères cosmiques, à l’aube d’une nouvelle création, dans ce « sans-souffle  », on se trouve avant toute séparation ou différenciation, bien avant l’inspir-expir, qui s’inscrivent dans la dualité.

 

Le dieu Vāyu et ses mille cavales

Le Souffle est connecté avec le Vent, puissance védique élémentaire, divinisée sous l’aspect du dieu Vāyu ou Vāta, mots formés sur la racine VĀ, d’où vient notre mot « vent », par le latin.

Vâyu, le Vent ou l’Air, occupe l’espace médian entre la terre et le ciel. Il étaie le Ciel, il affermit la Terre, libérant l’espace qui les relie, support de Vie où peut circuler le prāṇa cosmique et se déployer l’inspir-expir du monde vivant, plante, animal, homme. Comme Premier-Né, il éveille l’Aurore, pourvoyant l’univers de Vie, de Lumière, de Joie.

Un des plus beaux Hymnes à Vāyu, dans le Ṛgveda (10, 168, stance 8), le loue ainsi, disant sobrement l’essentiel :

« Souffle des dieux, germe de l’univers, ce dieu  marche selon sa libre volonté ; on entend sa rumeur mais on ne voit pas sa forme. Rendons hommage au Vent par notre oblation. »

Mais dans l’Hymne 129, qui nous occupe, le mot utilisé est « avāta ». La racine du souffle est bien présente, vāta, mais préfixée du ‘a’ négatif. Il s’agit ici d’une condition « sans air, sans souffle », d’un état antérieur à la mise en mouvement de l’énergie dans les 5 Éléments, antérieur au déploiement des souffles vitaux différenciés et individualisés en l’être vivant.

L’agent créateur, tad ekam, l’unique

Ce petit adjectif négatif nous transporte au-delà de l’espace-temps, sur le plan causal, au moment mythique où l’incréé, dans un ébranlement indicible, devient manifeste. L’Énergie créatrice réalise comme en un saut quantique, le passage du chaos au monde organisé selon l’Ordre et la Vérité. Et l’auteur de ce passage à l’acte, l’agent secret de la création, est le TAT de l’Hymne, le Sujet primordial « qui respirait sans souffle ».

Ce mot TAT est un pronom démonstratif neutre  que l’on traduit par Cela, désignant, dans les textes védiques, l’indéfinissable, le Principe de tout avant toutes choses.

Cela, qui précède tout, est l’Unique, indivis, le «  Tad ekam », seul support à soi-même, qui palpite dans ce vide, ce Rien, désigné par « les ténèbres recouvrant les ténèbres ».

Cela se mue en désir

Comme un feu qui couve au cœur de l’univers, dans les eaux matricielles fécondées par le Souffle, une première vibration naît de sa propre énergie et se mue en pensée et en désir. Le Désir, kāma, est à la racine de tout mouvement, de toute création, celle des dieux ou celle des êtres vivants, sur tous les plans possibles.

En d’autres textes, un démiurge, Prajāpati ou Brahman prend en charge la création, mais le désir, kāma, s’impose toujours, même pour le Créateur, comme l’impulsion fondatrice qui fait naître les mondes.

Les Sages, nous dit l’Hymne, ont compris ce mystère du processus créateur ; ils ont eu, dans leur cœur intuitif et illuminé, la vision du Passage et trouvé le lien qui unit le non-être à l’être. Mais, in fine, rien n’est sûr, la conclusion de l’Hymne reste équivoque :

«  Qui sait d’où est née cette création  ? Ce déploiement, comment est-il venu à l’être ? Celui qui la regarde du plus haut du ciel le sait sans doute ? Ou peut-être ne le sait-il pas ? » 

Le Poète, par son jeu de questions, ses réponses énigmatiques, ses mots lourds de sens et sa pirouette finale, a-t-il réussi à capter quelque chose du mystère cosmogonique  ? Difficile de répondre, mais, en vérité, on ne peut lire cet Hymne sans être saisi par quelque vertige. Il résonne avec l’aspiration du sādhaka de la Bhagavadgītā, lorsqu’il s’écrie :

« Je ne cherche que cet être primordial de qui est émanée la première et antique impulsion créatrice. » (chant 15, śloka 4).

Sarvamaṅgalam. Tatsat.