Selon la tradition védique, au début de chaque cycle cosmique, sept Rishi, Prophètes et Voyants, président à la création du monde, dont ils sont les protecteurs. Dans l’astrologie indienne, on retrouve ces 7 Sages figurés par la constellation de la Grande Ourse.
Ils sont aussi les auteurs inspirés qui révèlent la Sagesse à travers les Hymnes sacrés du Rig-Veda, source de toute Connaissance.
Écoutons ce passage, Hymne 164 du premier mandala :
« Et moi, faible et ignorant, je cherche comme un fou les traces secrètes que les dieux ont laissées ; un parfait sentier de vérité a pris naissance, pour que nous voyagions jusqu’à l’autre rive, au-delà des ténèbres. »
Cette déclaration vibrante nous touche par ses accents à la fois intimes et universels. Ne résume-t-elle pas la démarche de ces aventuriers sempiternels, partis en quête du sens profond, en deçà et au-delà des apparences décevantes ?
Déterminés à percer le mystère de la vie et de la mort, interrogeant le ciel et leur cœur pour découvrir les Puissances qui s’y cachent, ils se sont détournés des chemins routiniers pour se consacrer à leurs terres intérieures, en quête de « l’autre rive ».
Dans l’Aitareya Aranyaka, texte qui précède l’Upanishad du même nom, un verset témoigne de cette aspiration absolue :
« L’homme est comme la mer. Il transcende le monde entier. Quelle que soit la chose qu’il atteigne, il désire être au-delà.Et s’il devait gagner le monde
de l’au-delà, il voudrait encore être au-delà ! »
Le désir d’éternité fait naître le poème, en un élan qui cherche à exprimer le divin pressenti, à glorifier la Lumière et la Puissance divines œuvrant dans le monde et en chaque mortel.
C’est ainsi que les poètes védiques ont mis en images leur Vision, nourrie des révélations qu’ils ont su entendre, dans la vaste clarté de leur cœur et de leur esprit illuminés :
« Nous avons bu le Soma, l’élixir divin, nous sommes devenus immortels ; arrivés à la lumière nous avons trouvé les dieux… »
L’un de ces êtres mythiques, appelé Angiras, est le fondateur d’une remarquable lignée dont il est fait souvent mention dans les Hymnes.
Mais si nous distinguons ici les Angiras, c’est qu’ils sont présentés comme les ancêtres de l’humanité fragile et mortelle, ayant cependant conquis leur place au ciel. Quel est le secret de cette ascension étonnante ?
Le premier fils d’Angiras se trouve être Agni, le feu, source des flammes matérielles et spirituelles, feu du sacrifice qui nourrit les dieux et fortifie l’homme, « l’immortel dans les mortels ». Souvent, il est appelé l’Angiras, prenant la place de l’Ancêtre premier. Universel, connaissant tous les chemins, le puissant Agni est présent sur tous les plans : dans le ciel, c’est le soleil, dans l’atmosphère, l’éclair, et sur terre, le feu dans tous ses états, y compris en l’homme.
Les fils d’Agni apparaissent en nombre variable, quelquefois 7, et d’autres fois 9 ou 10. On leur donne aussi des noms variés : Ancêtres, Pères humains, Voyants divins, et surtout « fils de la lumière et de la force », Seigneurs de la flamme.
On évoque aussi un Angiras unique, doté de 7 bouches et de 7, 9 ou 10 rayons (de la connaissance), qui a pour nom Brihaspati, Maître de la Parole inspirée.
Cette lignée paraît à la fois divine et humaine. Des versets indiquent que ces divins fils d’Agni œuvrent avec les dieux ; d’autres passages disent clairement que ce sont des hommes qui ont gagné le ciel par leur accomplissement.
Malgré ces variantes, justifiées par leur naissance mythique, ces glorieux Angiras au statut énigmatique sont toujours investis de pouvoirs divins, hérités ou non de leur prestigieux Père, Agni.
Dans l’un des mythes principaux du Rig-Véda, les Angiras, comme Pères humains, sont associés à Indra, le Maître du ciel, en qui pénètrent tous les autres dieux. Dieu, deva en sanskrit, signifie « être et pouvoir de lumière ».
La tâche divine consiste à retrouver et à libérer le troupeau des vaches célestes, qui ont été volées et cachées dans une caverne secrète par les adversaires de toujours, les « fils de l’obscur », les démons diviseurs et recéleurs.
Comme le mot sanskrit go, désignant la vache, signifie aussi « rayon de lumière », il s’agit évidemment d’un mythe solaire, illustrant l’alternance du jour et de la nuit. Mais si ce « combat pour les vaches » a pour but la reconquête du soleil caché dans les ténèbres, il symbolise, sur un plan plus subtil, le retour à la source de toutes les illuminations, l’aventure spirituelle, qui ne s’achève que lorsque notre soleil intérieur, fixé à son zénith, plus jamais ne décline.
Les Angiras sont les héros indispensables de cet exploit collectif, qui les porte au rang de ceux qui « éveillent l’aurore ». Nul doute que le sage Poète, auteur de ces versets, s’identifie sans peine à ces guerriers de lumière, possesseurs du verbe divin.
Ce monde solaire, reconquis par la bataille et les mots de puissance, n’est-il pas l’équivalent cosmique de « ce feu sans fumée », l’âtman (KathaUpaniṣad), cette part immortelle et divine, en chaque être, destinée à être reconquise et révélée par le combat spirituel contre les ténèbres ?
Cette Vérité, qui est le séjour d’Agni, est nôtre aussi, par les Angiras, qui nous montrent la voie droite et unique, le but à atteindre.
Ainsi s’exclame le rishi :
« Ô feu, fais monter l’étoile voyageuse, le soleil dans le ciel, offrant à tous la lumière… Éveille-toi, tu es le rayon de l’intuition dans les créatures… »
Par ces légendes qui mettent en scène et en action ces grands Ancêtres, devenus dieux ou associés aux dieux, la puissante inspiration des Hymnes illustre notre double naissance, à la fois humaine et divine, et pointe vers la réalisation suprême : établissement de la conscience divine en l’homme, devenu pèlerin de vérité en quête de sa nature essentielle.
Ce verset de l’Hymne 71, mandala 1, qui fait mémoire de la conquête des vaches du Soleil, est sans ambiguïté sur le rôle tenu par ces fils de la Force :
« Nos Pères Angiras ont brisé, par leurs mots et leurs cris, les forteresses et les montagnes. Ils ont fait en nous une voie pour le grand Ciel, ils ont découvert le jour et le monde ensoleillé, le rayon d’intuition et les troupeaux brillants.»
Tout est déjà dit, formulé en rythmes saisissants, à l’aube de notre histoire.
Les symboles éternels nous font signe, les mythes nous offrent des clés : les pouvoirs de lumière et les forces des ténèbres ; les hommes et les dieux, le sacrifice extérieur et intérieur qui les relie dans le partage et la grâce ; la vie comme un combat, un voyage et une conquête ; la voie droite et lumineuse, la caverne obscure ; et enfin ces vaches de lumière, ces « trésors à pattes » désignant aussi l’abondance et la plénitude. Pour le Rishi, l’enjeu majeur de toute vie est cette quête victorieuse du ciel védique, où se manifestent l’Ordre, la Vastitude et la Vérité, l’éternelle trinité qui symbolise le brahman, l’absolu : ritam brihat satyam.
Les Angiras védiques, ces héros sans âge et sans déclin, prendront d’autres noms et d’autres formes au cours des âges. Ils semblent bien mériter le nom de chercheurs de lumière, partant à la conquête du trésor suprême, « caché dans la caverne, comme le petit de l’oiseau au sein du roc infini ».
Hommage à ces premiers et antiques aventuriers de l’âme, les rishi Angiras, Seigneurs de la flamme.